La provocation, souvent dans un but de faire réfléchir ou réagir sur un sujet important, a longtemps été une spécialité dans le rap, depuis NWA ou même KRS-One. Peu d'artistes peuvent se vanter d'avoir réussi à littéralement traumatiser les rappeurs, qui ont pourtant la réputation d'être des durs. Mais voilà : quand Despo Rutti rappe, tout le monde se tait, écoute, et prend sa gifle. Il y a 16 ans, le 26 avril 2010, le rappeur du 93 sortait "Convictions Suicidaires", et s'achetait sa place en première classe dans le train des plus belles plumes du rap français.
Un album pour les oreilles et pour le cerveau
La première chose à laquelle on pense lorsqu'on écoute Despo, c'est que sa musique ne passera jamais en radio, et on n'est pas trop loin de la réalité. Car les textes crachés par le rappeur du 93 sont le contraire du mainstream et du formaté. Jusque dans la manière de rapper, parfois sans rimes, sans musicalité, l'artiste se détache complètement du reste du game pour proposer une manière de débiter complètement innovante. D'ailleurs, cette manière de rapper sans structure a fait des petits, notamment TH qui se démarque du game de la même manière.
Mais c'est surtout avec ses textes qu'on comprend pourquoi Roots n'était pas très diffusé par les médias mainstream. Car ses paroles sont difficiles à assimiler, elles renvoient à la réflexion intérieure, elles parlent de questionnements importants qui semblent insolvables, bref, pas le genre de son qu'on diffuse entre deux coupures pub pour que l'auditeur moyen se sente bien dans sa voiture. Despo prend des risques, et ça se retourne contre lui parfois. Quand il dit, dans "Quitte ou double", l'intro du projet, que "Le rap engagé m'a coûté 40 000 eurs", ça n'est pas une blague. Il a vraiment mangé son procès pour la cover de "Les Sirènes du charbon".
Révolution dans le rap game
Que ce soit dans les placements, dans les choix des prods, ou dans les thèmes abordés et les questionnements très personnels soulevés par Despo Rutti, cet album est clairement une manière de dire au game d'aller se faire foutre, dans son ensemble. Nique les codes, nique les limites et nique le respect :
Garder l'accent du bled ça paie hein, j’commence à inspirer les rappeurs, Ils savent que j'suis un bon et moi qu’ils en ont eu ras-le-bol, De ces albums des fils cachés des bons rappeurs de Time Bomb -Trasssh
Ainsi, il se démarque de tous ces "bons élèves" qui essaient d'adapter la recette de l'école Time Bomb, ou ceux qui sont pistonnés par les anciennes gloires : Despo marche seul et il ne doit sa renommée qu'à lui-même.
Dans les choix des prods aussi, cet album est un mini bouleversement. L'ambiance générale du projet est hyper oppressante, le rap de Despo nous agresse comme la sonnerie du réveil, avec là encore la volonté de nous faire ouvrir les yeux. A la prod, on retrouve donc Therapy, Street Fabolous, Jo Le Balafré, Kilogrammes, DJ Boudj, qui nous proposent quelque chose d'agressif très en phase avec l'univers du rappeur.
Des punchlines dans tous les sens
On a tendance à associer le mot "punchline" à des artistes comme Seth Gueko, Lino, Booba, mais Despo n'a absolument rien à envier à ces autres légendes. "Convictions suicidaires" est construit comme un album à thème : le voyage dans le cerveau d'un noir de banlieue, tiraillé par des questionnements existentiels, l'envie de se venger de l'esclavage et de la colonisation qui continue sous une autre forme (la punchline sur Obama dans "Innenregistrable"), du racisme et des violences policières, un mec qui vit un enfer et qui n'est même pas convaincu qu'il y ait quelque chose qui l'attende après la mort.
Dis à mes détracteurs qu'ils respirent, J’crois en un être supérieur, Mais dis leur que si lui m'autorise à continuer à vivre dans l'erreur, Quand les croyants me le reprochent, Ils se mettent au-dessus de Dieu, Et ce péché est plus grave qu'un meurtre. En quoi ma question agresse ? Tu prétends pouvoir me guider vers Dieu, avant que j'accepte, fais-moi voir ton GPS. - Innenregistrable
En terme de finesse d'esprit, on est loin des mongols du web qui font des rappels sur Instagram dans les commentaires des pages rap. Mais, tiraillé par tous ces questionnements, ces luttes permanentes, avec la certitude que ça ne s'arrêtera jamais, Despo Rutti songe au suicide. Mais avant de passer à l'acte, il va déballer tout ce qu'il a sur le cœur : "Innenregistrable", "Trashhh", "Dangeroots", et évidemment le terrifiant "Légitime Défense", entre autres.
Hardcore jusqu'à la mort
Avec des paroles qui, si elles sortaient aujourd'hui, pourraient presque tomber sous le coup de la loi :
Si je goom ma femme, j'comprends qu'elle me quitte, Je m'aime plus qu'elle mais j’flippe de la perdre, parano égale narcissisme plus peur. Elle me trompe je ne divorce pas, je la bute C’est hardcore de payer une pension alimentaire à un fils de pute.
On dit pas qu'on valide les propos (clairement pas), mais on comprend la réflexion, et on admire surtout ce passage de phrases qui ne riment pas, à deux rimes en "ute" assez choquantes, qui font que la phase reste dans l'esprit.
Clairement, la musique de Despo Rutti n'est pas la plus accessible, mais il fait partie de ces artistes qui ont fait le plus de bien au rap game. Le Majster, comme il se surnommera par la suite, va même jusqu'à éprouver sa foi en questionnant son rapport à Dieu, un des sujets les plus tabou dans le rap français, tout ça avec à la fois beaucoup d'intelligence et de finesse, mais aussi comme un bourrin. "Dieu m'a donné la foi mais Yuri Orlov m'a bicrave un FAMAS" : dans ces conditions, en qui doit-il avoir confiance? Son fusil d'assaut, ou le tout-puissant?
Un artiste qui marche sur un fil, mais qui a le mérite de proposer un des albums les plus sincères de l'histoire de cette musique. Une sincérité presque dérangeante parfois, mais salutaire, dans un monde où tous les humains sont de plus en plus calculateurs.
























