"La Fin de leur monde" : quand IAM nous refaisait le coup de "Demain c'est loin"

"La Fin de leur monde" : quand IAM nous refaisait le coup de "Demain c'est loin"

Dix minutes de kickage sans refrain, avec un regard à la fois très lucide et désabusé sur le fonctionnement de la société : Akhenaton et Shurik'n, les deux rappeurs d'IAM, maîtrisent cette recette comme personne avec "La Fin de leur monde".

Le rap offre aujourd'hui des dizaines de formats différents pour les morceaux : certains sont "formatés radio", comme à l'époque, 3min30, avec deux ou trois couplets, des refrains entre les couplets, petite outro, et c'est dans la boîte. Aujourd'hui, on a même des morceaux "formatés streaming" avec deux refrains, un couplet entre les deux, et c'est tout. Mais il y a un format qui a un peu disparu à l'heure actuelle : les morceaux fleuves. Que du kickage, pendant plus de 5 minutes, sans refrain. Un format dans lequel certaines de nos légendes sont spécialisées : Rohff, par exemple, mais aussi IAM, dont le titre "Demain c'est loin" est entré dans la légende du rap français. En 2006, il y a pile 20 ans, Akhenaton et Shurik'n remettaient ça avec "La Fin de leur monde", autre morceau fleuve référence.

Un morceau dans lequel on a décidé de se replonger, pour célébrer les 20 ans de ce titre qui dressait un constat ultra-lucide (un de plus de la part d'IAM) de la manière dont évoluait nos sociétés. Là où "Demain c'est loin" avait comme sujet la vie dans les quartiers, un sujet traité de manière quasi-sociologique, très complète et avec beaucoup de maîtrise, "La Fin de leur monde" élargit complètement le spectre au fonctionnement global du monde "post 11 Septembre". Un monde qui ne sera plus jamais le même qu'auparavant mais qui n'a pas beaucoup bougé jusqu'à aujourd'hui, et c'est pour ça que ce morceau est aussi intéressant à étudier 20 ans plus tard.

Là où "Demain c'est loin" allait explorer, dans le détail, ce qui peut passer par la tête des jeunes des quartiers populaires, avec la tentation de l'argent facile pour échapper à la misère quotidienne, tous matrixés par "Scarface", on a l'impression qu'avec "La Fin de leur monde", Shurik'n et Akhenaton nous balancent tout ce qu'ils ont sur le cœur. Et on peut dire qu'il y a pas mal de trucs qui leur pèsent, à commencer par le racisme omniprésent, et, de manière générale, la noirceur dans le cœur des gens. 

Rien n’a changé depuis "Où je vis"

Juifs, catholiques, musulmans, noirs ou blancs, fermez vos gueules, vous faites bien trop de bruit

IAM, et beaucoup d'autres rappeurs des années 90, avaient pourtant tiré la sonnette d'alarme à plusieurs reprises sur le manque d'inclusion de toute une partie de la jeunesse des quartiers populaires et sur les désastres que ça allait engendrer. Mais 10 ou 15 ans plus tard, personne ne les a écoutés. 

Ici c’est chacun sa culture, chacun son racisme

Seulement sur fond blanc, c’est le noir qui reste la meilleure cible

Les temps changent c’est sûr, mais y a toujours des irascibles

Ils ont le bonjour d’Henry, d'Arron, Mormeck et Zinédine

A l’heure où les gens dînent, y en a encore trop qui cherchent

Pour eux pas de 8 pièces : ils crèchent au parking, tout le monde s’en indigne

Ca dévalue le quartier, ça effraye mémé

Et on sait bien ce que mémé va voter

Shurik'n dresse un constat sévère au sujet de nos sociétés qui abandonnent les valeurs qui faisaient qu'elles tenaient debout, qui vont même jusqu'à détruire/intoxiquer/polluer la terre sur laquelle elles habitent, sur la guerre et les tensions omniprésentes, au moment où la guerre en Irak fait toujours rage, ainsi que le conflit entre Israël et la Palestine. On sent une volonté de tirer la sonnette d'alarme, là où, côté Akhenaton, on sent plus l'envie de vomir que lui inspirent tous ces gens qui tirent les ficelles en opposant les pauvres entre eux, et notamment le climat de peur et de haine instauré par les médias.

On aime ces catastrophes quand des gens manquent à l'appel

Surtout s'ils nous ressemblent, on les filme à la morgue

Et nous dans les sofas content d’échapper à la mort

Il reste dans les cœurs anomalie appelée peur

Et grâce à ça de toutes parts ils ont recours à la force

Dans le morceau, on trouve pas mal de textes engagés et de revendications sur lesquelles les deux rappeurs d'IAM sont à la fois en avance, en avertissant les gens d'une "révolution de droite" en approche, et 20 ans après on peut constater qu'effectivement, tout ce qu'ils annonçaient a eu lieu.

Les accusations de terrorisme à tout va, l'explosion du décalage entre le peuple et les décideurs, la "pression patriotique", les démocraties occidentales qui financent des terroristes pour renverser des régimes, avant que ces terroristes ne se retournent contre leurs maîtres, l'instrumentalisation de la lutte pour le féministe afin de diaboliser certaines sociétés soi-disant moins "avancées" sur ces sujets, alors qu'il reste encore tant de choses à faire ici, bref, des sociétés qui courent à leur perte et qui cherchent un échappatoire dans une espèce de fuite en avant qui ne pourra aboutir qu'à "La Fin de leur monde". En espérant que ça arrive le plus vite possible, mais pour ça, il va falloir lever son cul du canapé...

On parle du droit des femmes quand leur mari les frappent

Avec des clichés religieux sortis tout droit des fables

Comme ci ici elles étaient bien depuis le Moyen-Âge

Mais c'est en 46 que s'est ouverte une nouvelle page

Maintenant elles nous valent, on dit dans les ouvrages

Pourquoi elles touchent moins de pognon à compétences égales ? 

Pourquoi elles seraient moins faites pour être responsables ?

Alors qu'elles nous ont tous torché le cul nu dans le sable



Generations
Vous écoutez Generations
Radio Non Stop