C'est bien connu : dans le rap, on adore les débats. On adore comparer les albums, les rappeurs, les groupes, même les couplets entre eux, et c'est ce qui a créé l'exigence autour de ce mouvement, ce qui fait qu'on en est là aujourd'hui, parmi les musiques les plus écoutées au monde. Et aujourd'hui, on va lancer un débat un peu spécial, alors que l'album "L'Ecole des Points Vitaux" de la Sexion d'Assaut, sorti le 29 mars 2010 fête ses 16 ans. Est-ce que cet album peut être considéré comme un classique du rap français ? On va tenter de répondre à tout ça avec honnêteté, en étant le plus objectifs possible.
Un carton à une époque charnière
L'album "L'Ecole des points vitaux" arrive à un moment charnière de l'histoire du rap français. Après l'époque dorée des années 90 et du début des années 2000, le rap connait une baisse de hype auprès d'une large partie de la population. Notamment parce que les rappeurs sont diabolisés par les médias, depuis les émeutes de 2005 : jugés radicaux dans leurs propos, visés par des dizaines de plaintes, catalogués "incontrôlables" par des maisons de disque voulant tout verrouiller, nos artistes galèrent à "péter", à l'image de Tandem, Salif, Despo Rutti, Nessbeal et les autres "rois sans couronne". Et c'est à ce moment qu'un renouveau est impulsé par la Sexion d'Assaut avec cet album, qui va montrer à tout le monde qu'on peut encore faire de gros sous, et de gros chiffres, avec du rap, sans s'appeler Diam's ou Sinik.
La Sexion, avec Orelsan, 1995 (un peu plus tard), mais aussi les changements artistiques opérés par Booba et Rohff, vont progressivement rediriger le rap français vers ce qu'on appelle le "second âge d'or", et "L'école des points vitaux" semble être un des points de départ de cette remontada. Car il faut le dire : l'album a été un succès fracassant, s'écoulant à plus de 400 000 exemplaires (il est peut-être même diamant aujourd'hui, mais on en retrouve pas la trace). Au-delà des chiffres, le disque tournait littéralement dans tous les postes après sa sortie.
Un succès trop grand public ?
Et c'est justement l'un des aspects qui font qu'on peut se questionner sur le fait de savoir si "L'Ecole des points vitaux" est, oui ou non, un classique du rap français. Car cet album a participé à faire tomber les frontières dans le public, avec des gens qui n'avaient presque jamais écouté de rap français auparavant, et qui se retrouvent à s'y intéresser par le prisme de cet album de la Sexion d'Assaut. Un album qui contient des mega-tubes, à l'image de "Wati By Night" qui nous raconte une soirée en boîte typique pour des gars de la street, un single à la fois drôle très intelligent, qui parle à tout le monde. On boit trop, ça part souvent en embrouille, c'est rempli de michtos, mais qu'est-ce qu'on kiffe !
Si on ajoute à ça l'autre méga-tube extrait de l'album, diffusé sur presque toutes les radios de France à l'époque, "Désolé", on commence à mesure l'impact de la Sexion à l'époque. Car "Désolé", derrière son côté single grand public calibré pour la radio, aborde des thèmes assez lourds de sens, qui parlent à beaucoup de monde, notamment le malaise de toute une partie de la jeunesse populaire, mise de côté, dénigrée, qui pense sérieusement à rentrer au bled et s'éloigner de toute la toxicité qui règne en France. Forcément, le fait que ces singles soient littéralement tabassés en radio, tournent dans les MP3, et que les refrains soient chantés par des centaines de milliers d'ado, ça donne à la Sexion d'Assaut une image de "rappeurs pour collégiens".
De vrais kickeurs et des vrais thèmes
Pourtant, dans la Sexion, ça sait rapper, et ça le montre sur "L'Ecole des Points Vitaux". Dès l'intro, on commence par du kickage pendant 7 minutes, sans refrain, sans même une mélo, avec beaucoup de constats amers sur l'état de la société française et du monde en général, bref, parfaitement ce qu'on attend d'un texte de rap à l'époque. Le tout, avec de vraies fulgurances, comme les punchlines de Lefa, les images de Gims, le couplet de Black M. Et ça continue régulièrement sur tout l'album : "Mon gars sûr" est un véritable banger de l'époque, sur une instru qui peut s'apparenter à du dirty south, "L'école des points vitaux", là encore, renvoie beaucoup d'énergie, bref, quand ils veulent envoyer, les membres de la Sexion font ça bien. Quant à "Ca chuchote", là encore, c'est très fort dans le délire "démonstration de skills et d'énergie". On sent que l'équipage a fait beaucoup de freestyles.
Et même si la profondeur des textes n'égale peut-être pas celle d'un Salif, d'Arsenik ou de Despo, c'est justement leur simplicité à faire passer les messages qui fait la force du groupe. A travers des titres comme "La drogue te donne des ailes", "Itinéraire d'un chômeur", "Tel père tel fils", la Sexion nous montre qu'eux aussi, ce sont de fins chroniqueurs du monde dans lequel ils évoluent, sans toutefois rien révolutionner, mais avec des textes qui abordent des sujets pourtant difficiles, de manière très simple.
Un classique ?
C'est d'ailleurs là tout le "paradoxe" de la Sexion d'Assaut. Le groupe s'est fait connaître dans la scène rap, en écumant tous les open mic de région parisienne pendant des années, en brûlant le micro tah les freestyleurs de l'extrême. D'ailleurs, le projet qui précède "L'Ecole des Points Vitaux", un street album baptisé "L'écrasement de tête", était bien plus brutal. Mais c'est avec un disque très "commercial" qu'ils se sont fait connaître dans toute la France. Un fait qui, à l'époque, leur vaudra des moqueries de la part de beaucoup de puristes. Pour autant, cet album, s'il n'a pas changé le visage du rap (même s'il a participé au retour de la mélo dans les sons, notamment grâce à Gims), a vraiment marqué les esprits, et reste encore bien présent dans la tête de beaucoup d'auditeurs de rap, notamment les jeunes. Et ça, c'est peut-être un bel indice pour savoir si c'est un classique. Quoiqu'il en soit, on vous laisse décider !
























